Chemins de Sagesse et de Traverse

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Le blog de Marc Alpozzo


L’angoisse de l’homme libre, ou l’absence de Dieu dans la philosophie de Sartre

Publié par Marc Alpozzo sur 16 Mai 2013, 10:12am

Catégories : #Philosophie, #Spiritualité, #Humanisme, #Athéisme

L’angoisse de l’homme libre, ou l’absence de Dieu dans la philosophie de Sartre

L’angoisse sartrienne nous engage dans une épreuve. Pour Sartre, cette épreuve est celle de la liberté, dont le sentiment d’angoisse est le révélateur. L’angoisse est, en elle-même, chez Sartre, à l’origine d’une remise en question de soi. Certes, l’angoisse sartrienne n’a rien à nous dévoiler par elle-même. Pour Sartre, la question phénoménologique de l’angoisse se concentre précisément sur cette question de la liberté humaine qui, engageant également une disposition permanente, ne déclenche jamais à proprement parler un ébranlement – c’est-à-dire une crise –, mais est l’expression d’une appréhension à affronter ses possibilités. La « vraie vie », nous dit Sartre, n’est pas ailleurs ; elle est dans la conscience, elle est dans notre rapport aux autres ; elle est dans cette liberté inconditionnée que l’on reçoit en héritage dès notre arrivée au monde. Il convient sur ce point d’élucider cette interprétation phénoménologique de l’angoisse.

§. 1– La liberté et sa nudité

« Pour (la conscience), nous dit Sartre, mettre hors de circuit un existant particulier, c’est se mettre elle-même hors de circuit par rapport à cet existant. En ce cas elle lui échappe, elle est hors d’atteinte, il ne saurait agir sur elle, elle est retirée par-delà un néant. Cette possibilité pour la réalité humaine de sécréter un néant qui l’isole, Descartes après les Stoïciens, lui a donné un nom : c’est la liberté. »[1]

Ce passage de L’Être et le Néant est absolument capital. D’abord parce que Sartre y introduit l’idée fondamentale de la liberté humaine. Mais également parce qu’il justifie cette liberté qui s’impose à l’homme comme sa seule essence. La liberté étant néantisante selon Sartre, il faut la comprendre comme un « petit lac de non-être » offrant les moyens à l’homme de s’arracher à soi et à l’être. La liberté de la conscience pour Sartre, se fond avec son existence. Or cela veut précisément dire que la conscience en tant que liberté doit être conscience (de) soi comme telle. Elle est une conscience consciente de sa liberté dans l’angoisse.

Quid de l’angoisse ? Pour Sartre, l’angoisse est angoisse de ma liberté. Parce que « c’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté »[2], ce qui signifie explicitement que l’homme ne pourrait prendre conscience de sa liberté sans être immédiatement pris d’angoisse. Et il ne serait pas excessif d’affirmer que l’angoisse sartrienne est le mode de révélation de notre liberté. Pourquoi ? Parce qu’au moment où je réalise que suis absolument libre, cette prise de conscience subite est aussitôt sujette à une angoisse.

En revanche, l’angoisse étant angoisse devant soi, elle est, selon Sartre, une sorte de vertige devant notre liberté essentiellement.

L’homme agit. Il est pris dans l’action, et ne saurait se substituer à celle-ci, car elle n’est déterminée par rien si ce n’est par lui-même. Ni déterminisme, ni cause extérieure ne sauront donc venir contrecarrer ma liberté. Certes, en fonction de la difficulté de la tâche qu’il m’aura été confiée par exemple, ou de l’étroitesse du chemin qui longe le précipice, une certaine conduite m’est imposée, un certain degré de déterminisme pèse sur mon action, mais ça ne saurait être suffisant pour être totalement la cause de mon échec dans ma mission ou de ma chute dans le précipice. Je peux par exemple avoir horreur du vide, ce qui me rendra très prudent ; je peux également choisir de me jeter dans le vide, c’est-à-dire de me suicider. Cette possibilité toute offerte de mettrelibrement fin à ma vie, fait le sel de cette existence, lui confère son caractère unique, à la fois capitale et élémentaire, puisque ma liberté inconditionnée me donne la possibilité à chaque instant d’accepter ou de refuser ma situation dans le monde. C’est d’ailleurs la peur de la mort, mon horreur du vide qui crée cette « contre-angoisse ». Tel un garde-fou, cette dernière transmue ma liberté inconditionnée en « indécision ». Mais « l’indécision, à son tour, appelle la décision : on s’éloigne brusquement du bord du précipice et on reprend sa route »[3].

Voilà exposé l’objet de mon angoisse : je m’angoisse devant tous les possibles qui s’ouvrent à moi. Car, quoi que j’en dise, il me faudra bien choisir. Or si au moment de choisir je suis pris de vertige, c’est justement parce que le moi qui aura choisi ne dépend pas du moi qui est là entrain de choisir, ni de celui qui a précédemment choisi. Il y a au milieu la manifestation de la liberté qui s’exprime dans ce rien qui sépare le moi du présent du moi de l’avenir un néant à la manière d’un blanc.

§. 2 – Le fardeau de la liberté

Ceci exposé, essayons désormais de sonder cette liberté qui est à l’origine de l’angoisse. Selon Sartre, l’homme est seul dans la nature à disposer de la volonté. Aussi, il est seul à être libre. Et, si la liberté n’a pas d’essence, elle est toutefois au fondement de toutes les essences, puisque, en agissant, l’homme entretient avec le monde un rapport fondamental, celui de transcender toute relation déterministe en affirmant ses propres possibilités. Or, l’une des possibilités fondamentales, la toute première, c’est maliberté. Elle est la possibilité pour moi de secréter mon propre néant, voire d’être mon propre fondement. Ecoutons Sartre : « Motifs et mobiles (n’ont alors) de sens qu’à l’intérieur d’un ensemble pro-jeté qui est justement un ensemble de non-existants. »[4]

Et de rajouter : « du seul fait, […] que j’ai conscience des motifs qui sollicitent mon action, ces motifs sont déjà des objets transcendants pour ma conscience, ils sont dehors ; en vain chercherai-je à m’y raccrocher : j’y échappe par mon existence même. Je suis condamné à exister pour toujours par-delà mon essence, par-delà les mobiles et les motifs de mon acte : je suis condamné à être libre »[5]. Voilà l’une des réflexions sartriennes les plus célèbres et les plus emblématiques. Cette condamnation, on peut la considérer comme un fardeau, c’est-à-dire que la liberté, je ne peux ni la refuser, ni en réchapper. Or cette liberté est absolue, et l’homme ne saurait se libérer de son projet. On retrouve cette liberté dans ses choix empiriques, dans ses goûts ou ses envies ; on retrouve également cette liberté dans des traits de caractères qui, quoi qu’en disent les psychologues, renvoient à des choix originels, et explicitent le désir d’être. Voilà pourquoi, si la liberté peut être une fin, elle est surtout un fardeau.

C’est en ce seul sens que nous devons comprendre la liberté sartrienne comme une liberté angoissante. Car nous pouvons à tout moment renoncer à notre choix, et s’en choisir un nouveau. Nous angoissons de la fragilité du choix puisque nous avons « pleinement conscience du choix que nous sommes » (EN, p. 541). Aussi est-il impossible de ne pas reconnaître que nous sommes entièrement libres de donner la direction qui nous convient à notre vie et à nos choix. Alors s’ouvre à l’homme la possibilité radicale de se choisir, et de conserver la possibilité en permanence de modifier son avenir. Cette angoisse, dépendant essentiellement de toutes les possibilités qui s’ouvrent à lui, « est témoin de cette modificabilité perpétuelle de notre projet initial »[6]. Etre libre équivaut à être en sursis[7], car notre existence jusqu’à la mort, engage à chaque instant la possibilité imprévisible et incompréhensible de changer, de renoncer, de s’engager, etc.

Aussi voudrais-je ici émettre un avis : ce qui apparait clairement, c’est que Sartre présente l’angoisse comme n’étant pas spécifiquement révélatrice de soi, mais conscience de ma liberté. Or, à quoi l’homme sartrien doit-il vraiment faire face ? A sa liberté créatrice. Etant essentiellement pro-jet, l’homme sartrien s’élance vers une existence contingente dans laquelle il sera forcé de faire des choix. La liberté étant de choisir, ne pas choisir équivalant à choisir encore[8]. L’homme est donc tel qu’il se veut, tel qu’il se conçoit. Il n’y a pas de doute. Aucun sentiment, aucune émotion, aucune souffrance n’est livrée au déterminisme extérieur. Certes, l’homme sartrien peut bien souffrir de la fatigue, de la honte, d’une infirmité, mais il aura encore le choix de leur donner un sens. Cela relève de l’usage de cette pure liberté, c’est-à-dire poser des valeurs. D’où cette difficulté : si l’homme sartrien se révèle dans l’action, est-il ce qu’il se fait ou, au contraire, à l’image de l’homme antique, est-il un homme qui, ayant conscience qu’il ne peut infléchir sur tous les événements extérieurs et intérieurs, accepte toutefois qu’il est en possession du pouvoir d’adopter une attitude libre vis-à-vis de ce déterminisme extérieur : la colère, la joie, l’indifférence, etc. ? Placé « en situation », l’homme sartrien serait cet homme libre de donner un sens aux événements ? Sartre ne précise-t-il pas « qu’un homme ne rencontre d’obstacle que dans le champs de sa liberté », et qu’il n’y a pas « d’obstacle absolu » (EN, p. 569) ? Par exemple, si je me retrouve aux pieds d’un rocher à escalader[9], cet obstacle, pour Sartre, n’en est un que pour ma volonté. Vais-je choisir de l’escalader, ou vais-je choisir de rebrousser chemin ? En réalité, c’est par ma seule liberté que je choisirais que ce rocher est « escaladable » ou « non escaladable ». Autant dire que cette volonté sartrienne est toute puissante. Et quand l’obstacle montre une trop forte résistance, la volonté est encore assez puissante pour donner un sens à cette résistance, car le déterminisme qui s’oppose à elle, loin de l’affaiblir, éclaire cette liberté, puisqu’il oblige l’homme à choisir. Le subjectivisme auquel Sartre recourt, devient là, un objectivisme impliquant son entière responsabilité. Face au « coefficient d’adversité » que représente le rocher, je fais un choix, et par ce choix, je me choisis librement un être, puisque cet être est réduit au faire. Problème : ce choix représente-t-il véritablement cette subjectivité ? Il la représente dans sa totalité, nous répond Sartre, d’où l’obligation du choix, mais également d’en endosser la responsabilité pour l’homme sartrien. Dans l’angoisse, la réalité-humaine saisit certes son absolue liberté.

Pour Sartre, l’homme se trouve impuissant à triompher du néant. Le néant devenant cette rupture ontologique, sans cesse récurrente, mais finalement jamais surmontée, qui rattache l’homme à lui-même, parce qu’il se doit d’assumer les notions d’instant, de temps, de changement. L’homme sartrien, fondé sur le Cogito cartésien, saisit sa pensée dans l’existence, ce qui fait que chaque réalité-humaine, dans sa particularité de devoir assumer son absolue liberté, est seule. L’homme peut par exemple se traiter durement : c’est-à-dire imaginer qu’il est passé à côté de sa vie, ou de son œuvre ; regretter ses choix, ou ses manquements : aigre quant à la vie qu’il mène, et nourrissant quelque ressentiment vis-à-vis de généralités en lui ; il s’en tient en réalité, à l’anonymat de ses défauts, dit Sartre. Car cette attitude est de mauvaise foi. Elle n’est autre qu’une forteresse de protection contre l’angoisse de devoir s’affronter, c’est-à-dire affronter ce qu’il y a en lui de possibilités, dans son projet ultime, pour se remettre en question.

Je voudrais pourtant exprimer une critique, quitte à ce qu’elle soit discutable : le philosophe français a prétendu libérer l’homme de toute fatalité, mais ne l’a-t-il pas, en contrepartie, placé en face de lui-même, comme un coupable idéal qui doit nécessairement expier sa faute. La facticité de la liberté qui signifie que nous sommes condamnés à choisir, c’est-à-dire à se décider face à toute situation, sans jamais pouvoir fuir cette nécessité de se déterminer, impose à l’homme de se déterminer face à un obstacle. L’homme sartrien fait alors connaissance avec son authenticité, c’est-à-dire qu’il aura à reconnaître que l’authenticité dévoile ce que nous sommes. Mais la liberté sartrienne n’est-elle pas en réalité un saut dans le vide ? Et l’angoisse n’est-elle pas finalement angoisse de ce vide ? En d’autres termes, par la liberté s’auto-dévoilant, l’homme plongé en plein créationnisme est en permanence exposé à l’abîme du néant de sens, c’est-à-dire à la fois obligé à créer ce qui est, et à se voir répondre de ce dévoilement. L’authenticité profite de l’ontologie pour justifier une libération hasardeuse des libertés concrètes de l’aliénation. Mais cela n’est possible dans la doctrine sartrienne que dans un jeu manqué ou raté à être. C’est-à-dire sur fond de totalité manquée. C’est ce que nous allons voir à présent.

§. 3 – L’homme sartrien : l’impuissance de l’homme sans Dieu ?

L’homme n’étant pas une nature mais une volonté, les seules limites que sa liberté puisse rencontrer se trouvent dans la liberté, c’est-à-dire en elle-même, ou dans une situation d’aliénation, par exemple dans sa relation intersubjective avec autrui. Je n’insisterai pas sur le caractère aliénant de la responsabilité pour autrui. Mais condamné à être libre, l’homme sartrien « porte le poids du monde tout entier sur ses épaules ; il est responsable du monde et de lui-même en tant que manière d’être. »[10] Cette responsabilité peut être considérée comme une prise d’otage par autrui. Non seulement l’homme est responsable de ses actes, mais il est, par effet de ricochet, responsable de l’entière condition humaine, en ce sens que, ses choix ne concernant point sa seule individualité, engagent, à chaque fois que l’homme se choisit, tous les hommes. Reprenant, à sa manière l’universalisme kantien, Sartre n’établit pas seulement que nous sommes responsables de ce que nous sommes, c’est-à-dire lâche ou courageux, travailleur ou paresseux, talentueux ou médiocre, etc., il prolonge notre responsabilité, et l’étend à l’humanité entière. Si je décide d’être courageux, j’en décide librement bien sûr, mais j’exprime là l’idée que j’ai de l’humanité entière. Je pense que l’humanité est courageuse. Mes actes valeureux sont là pour le prouver.

L’homme sartrien est donc angoisse à la fois de sa liberté, mais également de sa responsabilité. Car on peut aisément l’imaginer, à la fois angoissé par une liberté qui n’est entravée par rien, mais également par une culpabilité qui se confondrait presque avec la faute originelle. Si l’homme sartrien est fondé comme libre, c’est parce que c’est un homme sans Dieu qui doit lui prescrire ce qu’il a à faire. Cette absence, l’homme sartrien ne la craint pas, il songe même à palier celle-ci en se substituant à ce Dieu manquant. Il forme le désir d’être Dieu, en désirant soustraire son être à la contingence de l’être. Mais l’absence de Dieu qui concevrait la nature de l’homme entraîne alors l’homme à n’avoir point de nature. Par cet habile tour de passe-passe philosophique, Sartre enlève au Dieu cartésien le pouvoir de créer, pour le remettre entre les mains de l’homme sartrien. Soit. Il y aurait beaucoup de questions à poser à propos de cette liberté en héritage d’un Dieu manquant dont on ne peut rien dire. Je pourrais également gloser sur la pertinence philosophique de cet athéisme agressif. Mais ce n’est point ici le sujet[11]. Je voudrais faire remarquer seulement que l’homme sartrien doit toujours agir sur fond de totalité manquée.

De fait, j’aimerais le souligner à présent, la toute-puissance de l’homme sartrien est un aveu d’impuissance, en conséquence de quoi, son angoisse est une illusion d’angoisse. Nous avons vu ce qu’est une réalité-humaine, et ce qu’est la conscience, à savoir une liberté en situation. Nous avons également vu qu’en la réalité-humaine s’opère une décompression de l’en-soi, car la conscience impose un écart qui confronte l’être à soi, et le sujet se voit dès lors rivé à soi par un écart qui l’arrache à son être à titre d’en-soi. En conséquence, le pour-soi est défaut d’être. Cette expérience du manque, le sujet le vit au creux de lui-même comme manque à être. Aussi, voilà pourquoi, chez Sartre, tout désir se présente sur le mode du désir d’être, qui est précisément ce désir d’effacer cette distance et ce manque que la conscience inflige à l’être.

Aussi, l’homme nourrit un projet fondamental : le désir d’être-en-soi. Toutefois, ce projet n’est pas d’être en-soi sur le mode d’un en-soi, mais d’être un en-soi qui serait à lui-même son pur fondement, ce qui reviendrait à dire qu’il serait un en-soi qui persiste à exister sur le mode d’un pour-soi. Nous abordons désormais l’idéal de la réalité-humaine : celle d’exister sur le mode « en-soi-pour-soi ». Ce qui relèverait de l’idéal d’une conscience qui se voudrait le fondement de son être-en-soi grâce à la prise de conscience qu’elle aurait eu d’elle-même. « C’est cet idéal qu’on peut nommer Dieu »[12]. Or, cela signifie clairement que l’homme sartrien a pour projet fondamental de remplacer Dieu. Il « projette d’être Dieu ». Je ne m’attarderai pas sur la psychanalyse existentielle que cela implique, car là n’est pas mon propos. Je voudrais juste faire remarquer que Sartre envisage ici de dévoiler la teneur « métaphysique » de toute révélation intuitive de l’être. Dans ces rapports de l’humain à l’être intervient alors l’ontologie[13].

Car, en aucune manière, selon Sartre, l’homme ne pourrait se raccrocher à la foi. Un homme n’agissant jamais qu’en situation, ferait là encore un choix qui ne se rapporterait qu’à lui-même. La foi ne saurait se substituer à sa responsabilité. L’homme est seul, abandonné au milieu de l’océan de l’existence, libre et injustifiable. Le choix du croyant n’est authentique que s’il accepte son choix comme un pari. L’attitude authentique ne saurait être autre qu’une attitude d’autonomie. Or, la véritable attitude authentique selon Sartre, serait pour l’homme de renoncer à la coïncidence d’avec soi. Il faut refuser d’être. On ne peut qu’exister. Jamais l’homme ne saurait donc en finir avec l’angoisse, car, toute sa vie durant, il lui faudra assumer sa liberté.

Sartre nous dit d’ailleurs à ce propos :

« Tout pour-soi est libre choix ; chacun de ses actes, le plus insignifiant comme le plus considérable, traduit ce choix et en émane ; c’est ce que nous avons nommé liberté. Nous avons maintenant saisi le sens de ce choix : il est choix d’être, soit directement, soit par appropriation du monde, ou plutôt les deux à la fois. Ainsi ma liberté est-elle choix d’être Dieu et tous mes actes, tous mes projets, traduisent ce choix et le reflètent de mille et mille manières, car il est une infinité de manières d’être et de manière d’avoir. »[14]

Cette vocation d’être Dieu est pourtant livrée d’avance à l’échec. C’est tout du moins ce que nous apprend Sartre lui-même dans la conclusion de son ouvrage : « L’autre indication que la métaphysique peut puiser dans l’ontologie, c’est que le pour-soi est effectivement perpétuel projet pour se fonder soi-même en tant qu’être et perpétuel échec de ce projet. »[15]

Or, qu’est-ce que cela montre ? J’oserais dire que Sartre a tenté là d’éviter le tragique de l’existence. De le supprimer, en s’attachant à en effacer la moindre trace, refusant ainsi l’autre, niant la mort, qu’il déclarait « absurde », rejetant tout le poids de l’existence sur le passé. Aussi, je trouve que Sartre a tenté de construire une bien curieuse phénoménologie du sujet dans laquelle son héroïsme ne pouvait être égal qu’à sa virilité[16]. Dans le surgissement de sa liberté inconditionnée, l’homme sartrien est ce maître supposé du possible, affrontant la liberté du présent censé ne jamais limiter aucun de ses projets. Depuis Sartre, cet homme sans Dieu, cet homme-Dieu se doit d’agir en qualité d’homme responsable, dans un seul but : surmonter le poids qu’il est à lui-même, et sans jamais omettre cependant, qu’entre le soi et l’Autre, il subsistera éternellement le lien du conflit et de la responsabilité.

Or, si l’on devait voir un échec dans la philosophie de Sartre, ce très bel échec serait pour moi, celui de dénouer le lien entre le soi et le moi, c’est-à-dire celui d’un homme qui n’est jamais parvenu à se réconcilier avec lui-même, ni avec les autres. La métaphysique sartrienne étant une métaphysique sans transcendance à Dieu, l’homme est désormais voué à porter le poids de la condition humaine, celui du sens de l’existence, sans horizon, réduit à lui-même. Démuni et toujours incertain de son avenir, l’individu sartrien, prétendument libéré de tout ce qui lui paraissait être contrainte, coercition, obligation morale, poussé à aller jusqu’au bout de sa vie, à chercher la force, la combativité constante, et oublieux de la faiblesse, du don, de toute valeur faible, que le christianisme par exemple transmet. Plus de lien social qui nous relierait à Dieu, non plus, c’est-à-dire à plus haut que soi. Or, je vois cet homme sartrien, très proche de nous ; au final chez tous mes contemporains : seuls maîtres d’œuvre de leur existence, en conflit permanent avec autrui, ils courent constamment le risque de souffrir d’un mal sans précédent : la fatigue d’être soi. Lancés à la conquête de leur identité personnelle, acteurs de leur vie, et responsables de la communauté entière, sans médiateur, ils doivent avoir le souci constant de la mise en scène de soi, avec comme désavantage pervers, un oubli insidieux d’autrui comme ouverture de soi vers l’autre, comme dans le lien symbolique de la croix du Christ : horizontale et verticale.

(Cet article est tiré d'une allocution prononcée à Cornillon le 13 juillet 2011 lors d'un colloque organisé sur Dieu par le philosophe André villani. Paru dans Les Carnets de la Philosophie n°17 juin-juil-août 2011)

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