Chemins de Sagesse et de Traverse

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Le blog de Marc Alpozzo


Entretien avec Jean-François Mattéi

Publié par Marc Alpozzo sur 2 Février 2015, 23:33pm

Catégories : #Philosophie, #Entretien

Entretien avec Jean-François Mattéi

Marc Alpozzo : Votre pensée philosophique n’est pas, je dirais, une pensée de la décadence, mais de l’épuisement.

Jean-François Mattéi : Un peu, en effet. Certes, une pensée qui n’est finalement pas très originale. Je me juge moi-même par là. Mais dans la même lignée que Valéry, Baudelaire au 19ème siècle, Poe, et plus près de nous, Georges Steiner, leur semble-t-il, et me semble-t-il également, je dis que des intuitions majeures de la pensée européenne sont entrain de s’affaiblir comme si la culture universelle que l’Europe a apportée au 18ème siècle, le siècle des lumières, est entrain de s’affaiblir dans ses principes. Ses principes n’enrichissent plus suffisamment la réalité.

Je pense qu’il y a un choc des différentes cultures, non pas entre la culture arabo-musulmane et européenne par exemple, mais à notre époque il existe des visions différentes de la culture : la vision ethnologique, anthropologique, la culture des banlieues, la culture des bourgeois, la contre-culture, etc. Et il y a désormais une sorte d’éclatement de ce que l’on appelait autrefois classiquement la Culture.

Vous pensez à une dévalorisation, voire un dépérissement de la Culture, avec l’apparition d’une diversité de cultures mises toutes sur le même pied d’égalité ?

Prenez Maffesoli, bien qu’il vive comme un grand bourgeois, il s’intéresse aux « tribus » au sens moderne évidemment, c’est-à-dire qu’il défend les cultures indigènes, de la drogue, des banlieues. Plus c’est éclaté, mieux c’est, même s’il n’y participe pas du tout. Il défend sociologiquement les micros-cultures. Il n’y a selon lui aucune culture universelle, ni en réalité ni en projet, il n’y a que des micros-cultures. Par exemple, il est très intéressé par ces gens qui font des « rave-party », des « drogue-party », les « gothiques ».

Mais n’avez-vous pas le sentiment que cette pensée sociologique-là, favorise le communautarisme ?

Beaucoup. Voilà pourquoi je suis réservé sur le sujet, non pas seulement philosophiquement mais politiquement, car je crois que la culture explose entre plusieurs petites communautés qui se fragmentent jusqu’à l’infini et qui se replient sur elles-mêmes, comme aux Etats-Unis. Pour moi, la culture c’est une ouverture sur l’universel. Un universel potentiel peut-être, mais un universel avisé. Au sens de Kant par exemple.

Votre ouvrage est celui d’un philosophe qui a une conscience politique, et qui constate le dépérissement progressif de la notion d’Europe, et de la notion d’altérité.

J’ai en effet tout un chapitre critique de Derrida, même s’il est ambigu étant donné qu’une fois il défend l’eurocentrisme, puis qu’il critique l’eurocentrisme, etc. C’est le principe même de Derrida qu’il a répété durant quarante ans : c’est ni ceci ni cela… C’est la double des négations. L’Europe n’est ni le centre du monde dit-il, ni une société particulière, ni une société universelle ni une société singulière. Il y a également d’autres auteurs, comme par exemple Marc Crépon, qui dit que l’Europe a toujours été autre, et que donc l’Europe ne recouvre plus rien car elle ne recouvre que des altérités : l’altérité arabe, viking, américaine, communiste. Seulement, jamais une seule fois il ne se pose la question de savoir si toutes ces altérités en tant qu’autres ne renvoient pas à une identité, car pour être de quelque chose il faut que l’autre de son autre soit quand même lui-même.

Vous interrogez précisément la question de l’identité de l’Europe, et à travers cette question, vous mettez en problème la question des identités. L’âme européenne, c’est le souci du monde, c’est donc le souci de l’altérité. Contre les « sanglots de l’homme blanc », vous montrez subtilement dans ce livre que l’on a beau critiquer la culture européenne ou occidentale, à savoir la supériorité supposée affichée de sa culture, elle n’en a pas moins été soucieuse d’entrer en contact avec les autres cultures, et de les comprendre.

J’ai l’impression que l’Europe est une « méta-culture », au sens où l’on parle en logique et mathématique d’un « métalangage », depuis Bertrand Russel. Ce serait donc un langage qui permettrait de parler d’autres langages ; je dirais volontiers que l’Europe et l’Occident, c’est-à-dire, la culture universelle est une « méta-culture ». On ne pourrait pas vraiment dire qu’elle serait supérieure aux autres par rapport à certains critères, mais cela veut dire qu’elle est un métalangage culturel qui lui permet de s’attacher aux autres cultures par l’invention de l’Europe de la philosophie, l’ethnologie, l’anthropologie, la sociologie comparée. Vous noterez, entre parenthèses, que vous avez là, l’origine même du mot (logos), quand on dit que l’on va détruire le logos, il revient là par la fenêtre, alors qu’on a tenté de le chasser par la porte. Il me semble que ce serait une méta-philosophie et une méta-culture à trois niveaux : 1) Méta-méthodologie : aucune autre culture n’a étudié l’Europe. Elles ne se sont pas même étudiées entres elles. Marco Polo est allé en Chine, mais on n’a vu aucun chinois venir à Venise par exemple. 2) Méta-ontologie : puisque son noyau : l’universalité, au moins depuis Platon, est métaphysique. Tandis que les autres cultures dans le monde n’ont cherché à communiquer avec aucune autre. 3) Méta-éthique au sens morale, car toutes les autres cultures ont eu une morale qui ne renvoyait finalement qu’à elle-même, tandis que la morale de l’Europe, à tort ou à raison, est une morale universelle. Donc, à chaque fois, il y a un principe universel ontologique, méthodologique ou éthique.

Et c’est là toute l’ambiguïté de l’Europe. C’est-à-dire, qu’elle est à la fois elle-même, mais hors d’elle-même, non seulement parce qu’elle va absorber les autres peuples, ce sont les colonisations culturelles qui ne sont pas complètement militaires, ni religieuses, mais c’est aussi une absence à soi. L’Europe a toujours besoin d’absorber quelque chose d’autre. Et l’auteur qui l’a le mieux remarqué en philosophie c’est Hegel. Lorsqu’il parle de la Raison qui absorbe l’Europe, c’est l’idée qu’il y a une sorte de volonté métaphysique de l’Europe de sortir de soi[1] ; c’est toujours cette idée de sortir de soi ou d’être arraché de sa terre pour aller ailleurs.

Je n’irais pas jusqu’à dire que vous ne croyez plus en l’Europe, mais vous êtes actuellement dans le doute. A vous lire, on a le sentiment que notre Europe actuelle n’est plus une Europe de l’universel, c’est une Europe éclatée qui ne prend plus en compte, tel que vous venez à l’instant de l’expliquer, cette méta-culture, métamorale, etc.

Je me demande s’il n’y a pas actuellement une clôture de l’Europe sur son passé qui correspondrait à ce même ordre d’idée lorsque Heidegger dit que c’est la fin de la métaphysique, ou ce que disait déjà Nietzsche, repris par Heidegger, que c’est la fin de la philosophie et la fin du platonisme. Nietzsche dès 1880 dit que la philosophie rattachée au platonisme donc à l’universel et à la dialectique est entrain de se refermer sur elle-même, et que c’est donc fini. Heidegger, plus métaphysicien que Nietzsche dit que c’est la fin de la métaphysique et qu’autre chose va arriver avec l’humanité et avec la pensée. Enfin il y a toujours cette idée qu’il y a une fin de l’Histoire.

J’allais y arriver, car vous évoquez précisément dans votre précédent ouvrage une crise du sens[2] en Occident (fin de l’art, fin du monde, crise morale, etc.)

Mais déjà les artistes du vingtième siècle l’ont dit : Ben, l’école de Nice, etc. Il y a beaucoup de théoriciens qui seraient même plus sérieux que Ben, dont Danto aux Etats-Unis qui disent qu’il n’y a plus qu’une foire économique dans laquelle on fait monter et descendre les artistes. Il dit que c’est devenu un grand marché de la consommation.

En effet, vous vous demandez d’ailleurs si par exemple Le vide de Klein ce serait si sérieux que cela. Vous avez un discours très critique et même sceptique quant à l’art contemporain.

Oui, par rapport à l’art conceptuel ou performatif comme on l’appelle. Le vide de Klein ça n’est rien d’autre qu’un discours performatif, c’est-à-dire « je déclare par le seul fait de le déclarer que cette exposition sur le vide est une œuvre d’art. » Avec Le vide de Klein il n’y avait rien dans la salle, et à l’inverse, avec Le plein d’Arman il y avait des ordures jusqu’aux plafonds, on ne pouvait pas entrer dans la pièce.

Penseriez-vous alors, à l’instar du très hégélien Fukuyama, à une fin de l’Histoire ? Ou penseriez-vous plutôt à une histoire des fins, c’est-à-dire une histoire qui se termine sur plusieurs type de fins, qui auront peut-être leurs métamorphoses, mais nous n’en savons encore rien ?

La seconde proposition serait plutôt mon intuition, même si, là, on ne peut pas encore savoir ce qui se passera au vingt-et-unième siècle : y aura-t-il une catastrophe sous la forme d’une troisième guerre mondiale, une catastrophe écologique, ou une sorte de mutation ? Après tout, rappelez-vous, quel penseur, que ce soit Cicéron, Sénèque ou Saint-Augustin, aurait pensé à l’effondrement de l’Empire romain ? Même Saint-Augustin justement, qui a écrit La cité de Dieu, qui était un berbère au départ, qui avait fait toutes ses études à Milan et à Rome, qui parlait romain comme nous parlons le français, qui parlait également le latin, ne pensait pas une minute que la vie allait s’arrêter sur terre ; il ne savait cependant pas ce qu’il y aurait historiquement de l’autre côté. Nous en sommes au même point : à la croisée des chemins. Le développement de la science et des techniques est devenu quasiment exponentiel, voyez par exemple toutes les inventions qui bouleversent les systèmes de communication comme Internet, tous les systèmes de transmissions au point que l’on ne sait plus bien où l’on en est aujourd’hui. Quelle voie prendra l’humanité ? D’autant qu’il y a aujourd’hui ce que l’on appelle la mondialisation, - est-elle d’ailleurs une manifestation de l’universel, c’est-à-dire de la culture, ou est-ce une mondialisation éclatée, qui va entraîner, comme le dirait Huntington[3], des chocs de civilisations ?… N’y aura-t-il pas une possibilité d’effondrement ou alors au contraire d’unification encore plus violente ?…

Dans les deux cas, on ne saura pas s’il y aura une évolution pour autant. Car, bien évidemment, l’idée chez Hegel, c’est que l’évolution est nécessaire aux différentes étapes que franchit l’humanité dans son histoire. Lorsqu’il évoque la fin de l’Histoire, il la date à sa propre époque, bien qu’il ne l’imaginât pas tant que cela au dix-neuvième, mais la philosophie ne saurait prédire. A présent, il semble que l’humanité soit parvenue à une phase finale d’arrachement au déterminisme de la nature, et Fukuyama par exemple, pense que l’humanité est advenue, par la démocratie libérale, et ses prouesses scientifiques et techniques, à son terme final et que l’on ne pourra pas dépasser cela.

C’est-à-dire que tous ces auteurs là, qui sont pour la plupart des auteurs allemands, que ce soit Kant avec l’anthropologie jusqu’à Hegel, et au-delà comme Fukuyama qui est un hégélien plus tardif, pensent qu’on est arrivé à un plateau, après avoir franchi un grand nombre de marches notamment au siècle dernier, et que ce plateau-ci est indéfini devant nous, mais qu’il n’y a pas de marche supérieure à venir. C’est donc cela la fin de l’Histoire. Pour illustrer cette idée, je vous rapporterai cette réflexion de Jean-Louis Guigou qui faisait un exposé sur l’Union méditerranéenne voulue par Nicolas Sarkozy, au Conseil économique et social où j’ai été récemment élu. Bien qu’il soit socialiste, il a toutefois reconnu que nous étions arrivés à la fin de l’économie. Cela recoupe ce que vous disiez. C’est-à-dire que l’on ne peut pas dépasser le capitalisme, et l’on ne peut pas imaginer un autre système que le système rationnel libéral. On s’aperçoit que beaucoup de penseurs et de praticiens n’imaginent pas qu’il puisse y avoir autre chose. Certes, on peut faire des spéculations géologiques ou physiques, mais des spéculations philosophiques ou économiques ce serait beaucoup plus difficile, car comme le répondait Bergson à un journaliste qui lui demandait ce que serait le théâtre de demain, on pourrait nous même dire à son instar : « cher Monsieur, si je le savais, je le ferais .» Cela veut bien dire, qu’aucun schéma nouveau ne peut être proposé aujourd’hui. Par exemple, en matière de démocratie, quel schéma nouveau pourriez-vous proposer qui ne soit pas la démocratie ? A chaque fois, on dit, plus de démocratie. Mais lorsque vous avez atteint l’égalité, vous allez demander quoi ? Vous allez raboter les plus grands pour que tout le monde ait la même taille ? On ne voit pas d’autre système que la démocratie. On n’a pas d’idée d’une nouvelle mathématique par exemple, ou voire même d’une nouvelle philosophie. C’est ce que Paul Valéry voulait dire en disant que les noyaux pensants de l’Europe sont épuisés. Ils sont là toujours mais… Nietzsche disait cela également, en disant que l’on avait tout sous la main. On ne fait donc plus que de l’histoire antiquaire. Ce qui veut dire qu’on ne peut donc que repasser les vieux plats en les modernisants. Qu’est-ce qu’on a aujourd’hui de nouveau que ce soit sur Internet ou ailleurs ? Wikipédia ? Google ? Mais qu’est-ce qu’on crée de nouveau ?

Vous citez Nietzsche, la mort de Dieu, le dépérissement de l’Universel. La fin des absolus.

Ces idées sont déjà chez Nietzsche et ont été reprises par quasiment tous les auteurs, Spengler dans Le déclin de l’Occident[4], Bernanos, Saint-Exupéry… Quand vous prenez tous les grands penseurs ou même poètes comme René Char, vous vous apercevez que, tous, y compris les gens de gauche, Walter Benjamin, Adorno, les marxistes purs et durs, style 1930, disaient que l’Occident capitaliste était entrain de s’effondrer. Walter Benjamin dit par exemple, à propos de l’œuvre d’art, qu’elle s’épuise complètement. Il disait cela à l’époque de la reproductibilité mécanique, alors qu’il ne connaissait pas encore la reprographie, les photocopies à l’infini, faisant aujourd’hui qu’il n’y a plus d’objet original. On le voit pas avec les sérigraphies de Marilyn par Warhol qui sont absolument partout, alors qu’il n’y a pas d’original ou presque plus…

Même l’urinoir de Duchamp n’est plus un original, puisque l’original a été cassé.

Et le deuxième a été déclaré, par la société qui a repris Duchamp, original de Duchamp. Donc, comme nous le disions tout à l’heure, tout devient performatif. « Je déclare que cet urinoir est une œuvre d’art. » Mais si je la casse ? Alors je prends un autre urinoir, et je re-déclare… On s’aperçoit que c’est la seule déclaration : le dire. C’est le fait de performer le dire qui fait la performance… Regardez Ben, « tout est art », « tout le monde est artiste »… Le mot, comme dirait Foucault, se substitue à la chose, et le discours se substitue à la réalité…

Diriez-vous derrière un Finkielkraut par exemple, qu’il faut être un critique pertinent du processus de la démocratie ? Ne pensez-vous pas que nous vivons une époque qui a épuisé toutes les idéologies ?

C’est ce que Jean-François Lyotard avait appelé la fin des grands récits. Il a lancé dans les années 70, l’idée de post-modernisme[5]. Il a trempé dans le marxisme mais quand il a vu ce que c’était à Budapest, et d’ailleurs, la plupart de ceux qui attendaient une grande révolution, ont compris que ça n’était même pas une idéologie, mais une illusion. Donc, tous grands récits, c’est-à-dire, une mise en ordre comme dans un roman, lorsqu’on essaye de réciter l’histoire, se sont effondrés : le récit d’Auguste Comte, le positivisme, on pensait qu’il n’y aurait rien après, s’est effondré, le récit hégélien s’est effondré, le récit marxiste s’est effondré, le récit idéologique du libéralisme de type Adam Smith s’est effondré. Oui, comme vous dîtes, c’est la fin des idéologies, et en même temps, comme c’est le même mot, peut-être la fin des idéaux.

Et c’est probablement la raison pour laquelle vous n’êtes pas d’accord avec l’idée d’une fin de l’Histoire, puisque cela correspond avec l’avènement du Grand soir, et là, finalement, ce serait cohérent avec la fin de votre livre qui s’achève sur une gravure de Goya, Los Desastres de la Guerra. Car avec la fin du mythe, avec la fin des grands récits, avec la fin de la transcendance et la mort de Dieu, - Nietzsche avait tout dit ! -, votre épilogue est terrible, vous être entrain de dire que l’Occident n’a plus ni boussole ni carte, nous retrouvant désormais dans la même posture que des aveugles se guidant les uns les autres. A ce propos, vous citez fort à propos, Breughel commentant la parole du Christ aux Pharisiens dans La parabole des aveugles, disant « Si un aveugle guide un autre aveugle, tous les deux tomberont dans un trou[6]. »

Oui en effet, je ne crois pas qu’il y ait un avènement. Nous continuons d’avancer en titubant. Alors, je ne savais pas comment terminer, et comme je connaissais bien cette estampe de Goya, je me suis demandé si Goya n’avait pas voulu illustrer la belle peinture de Breughel. Cela dit, nous finirons tous dans un trou. Nous n’avons pas attendu Heidegger pour apprendre que l’homme était un être-pour-la-mort. Mais ce qui a de frappant, c’est que les grecs ou les romains croyaient en leurs dieux, croyaient en une vie après la mort, ou tout du moins en des actions d’éclats comme celles d’Ulysse ou d’Achille, qui laisseraient une trace. Les premiers chrétiens aucun problème, il y avait le salut. Les musulmans, les juifs aussi n’ont aucun problème. Mais pour celui qui n’a plus aucune espérance métaphysique, religieuse ou politique, qu’est-ce qui reste ? La télévision ? Star academy ?

Alors comment vivre aujourd’hui ?

Vivre en aveugle, ou faire ce que nous demandent Nietzsche ou Camus : créer quelque chose. C’est l’idée du Zarathoustra, le surhomme, c’est-à-dire, cette idée qu’il faut la création, et même si l’univers, - enfin Camus dit le monde -, et de façon toute pascalienne, même si le monde m’écrase, il faut imaginer Sisyphe heureux. Heureux parce qu’il crée quelque chose. Et même s’il n’y a rien derrière ni devant, même s’il n’y a que l’attente de la mort, et la dislocation de toute chose, on peut essayer de donner un sens à cette vie par la création. Mais c’est une morale extrêmement aristocratique. D’où la condamnation de la démocratie chez Nietzsche et même chez Camus qui était pourtant un homme de gauche au départ. Vous ne pouvez pas proposer cela comme programme politique à six milliards d’êtres humains. Alors il ne nous reste plus qu’une attitude stoïcienne, ou le pessimisme d’un Cioran par exemple. Soit une vision tragique du monde soit une vision pessimiste.

Pensez la politique à partir de l’Europe, croyez-vous que cela soit possible ? Est-ce qu’on pourrait par exemple penser une politique européenne qui pourrait valoir pour le monde entier ?

Je l’écrivais dans un article du Figaro récemment[7], pour faire l’Europe, on doit commencer par se mettre d’accord sur la définition même du mot « Europe ». J’en parle également dans ce livre. Alors qu’est-ce que cela recoupe E-U-R-O-P-E ? Cela recoupe-t-il seulement un grand marché libre ?… Qu’est-ce que ça a de spécifique l’Europe ? On ne fera pas l’Europe politique et même économique, si l’on ne se met pas d’accord sur les fondamentaux culturels, comme on parle de fondamentaux à l’école, c’est-à-dire, apprendre à lire, écrire et compter. Or, quels sont les fondamentaux ? Je ne suis pas sûr que l’école ou les Universités européennes les transmettent aujourd’hui, et ce, malgré les programmes Erasmus. Alors voilà pourquoi les étudiants n’ont plus un sentiment vraiment européen. On n’a pas le cœur européen. Ni le cœur ni la tête ! Alors qu’est-ce qui reste ? La consommation ou la télévision ?

Ce qui renvoie d’ailleurs au titre même de votre ouvrage Le regard vide.

Vous avez notez que mon livre commence par un texte de Poe : « Il entrait successivement dans toutes les boutiques, ne marchandait rien, ne disait pas un mot, et jetait sur tous les objets un regard fixe, effaré, vide. » Voyez la gradation qu’à fait Poe, et Baudelaire a bien suivi. Mais c’est même plus fort dans sa langue originale, car le mot anglais c’est « vacant », ce qui signifie à la fois « vide », « privé de vie » et « ouvert sur rien ». Donc, « anéantissant ». J’ai repris cette idée, car ce qui définit la pensée européenne, c’est un regard porté sur le monde, la cité, l’homme. Toujours cette idée d’un regard distant. L’esprit de la critique dialectique depuis Socrate, ou la critique chez Voltaire, Diderot etc. Tout le monde est d’accord que l’Europe a inventé l’esprit critique au bon sens du terme. Ça n’est pas le scepticisme au sens négatif du terme. Voyez le texte de Rousseau que je cite : celui qui veut connaître les hommes doit regarder autour de lui, mais celui qui veut connaître l’Homme doit regarder au loin. Il faut donc un regard éloigné, d’où le livre d’anthropologie de Lévi-Strauss, Le regard éloigné, que je cite dans mon dernier chapitre[8].

D’où également le lien que vous faîtes avec Tocqueville et sa vision sceptique de la démocratie.

Il y a un phénomène d’épuisement de la démocratie, qui est utilisée à tort et à travers et dissoute dans n’importe quoi. Il y a certains auteurs qui disent aux Etats-Unis qu’il faut reconnaître un droit aux animaux et aux végétaux, une sorte de démocratie naturaliste en quelque sorte, où tout ce qui est vivant aurait les mêmes droits que les êtres humains.

Par rapport à ces dérives, vous n’êtes pas très optimiste.

Mais pour revenir à l’idée développée plus haut, j’ai de plus en plus l’impression que l’on avance en aveugles, peut-être y aura-t-il un nouveau départ de l’Europe… Il se trouve que c’est en Europe que la culture dite universelle s’est développée, alors aujourd’hui elle est mondialisée, mais ce qui est mondialisée est peut-être ce qu’il y a de moins intéressant dans la culture. Une sorte d’économie de marché, mais qui n’a ni contenu spirituel ou intellectuel. Le fait de trouver des Mc Donald’s ou des Virgin partout, c’est surtout une manifestation de la culture économique ou financière, mais est-ce que cela donne un espoir de vivre aux êtres humains ?

Vous êtes un analyste critique de cette fin de la transcendance, et vous dîtes que nous sommes complètement englués dans l’immanence, pis, que nous sommes prisonniers d’un labyrinthe sans issue.

Regardez Joseph K. et le labyrinthe sans issue du Procès ou de l’Arpenteur du Château. Regardez Borges. Mais, une fois encore, Nietzsche a tout dit lorsqu’il écrit dans le Gai savoir que Dieu est mort. Il dit bien que la terre est dévastée de tout soleil. Vers où allons-nous à présent ? en haut en bas ? à droite à gauche ? On ne sait pas. Tout est éclaté. S’il n’y a plus de ciel, il n’y a plus de terre. Il a parfaitement compris, même si, pour parler comme Aragon, il ne croyait pas au ciel chrétien ni aux arrières-mondes platoniciens, que lorsqu’on détruit les arrières-mondes, on détruit en même temps le monde qui est accroché à lui, un accrochage spirituel et symbolique. En bref, si vous détruisez la montagne vous détruisez en même temps la vallée. Nous nous retrouvons alors dans un monde uniformément plat. Une vallée ne se comprend qu’entre deux montagnes. Et voilà pourquoi Zarathoustra nous dit qu’il va nous ré-apprendre le sens de la terre. Il faut tout recommencer à zéro. D’où la théorie d’un retour éternel chez Nietzsche. Mais il sait très bien que c’est anti-démocratique, et que seuls quelques esprits privilégiés pourront faire cela. Et en clair, donneront un sens à leur vie avant de mourir. Quant aux autres, Nietzsche est encore plus pessimiste que Pascal qui disait : le dernier acte humain est sanglant quoi qu’on dise, on jette un corps dans un trou avec quelques pelletées de terre dessus. Comme s’il n’y avait rien derrière. C’est le Pascal croyant qui disait cela... Mais Pascal s’en sort tout de même avec son argument du pari. Or, si vraiment on est mort pour rien, autant se pendre tout de suite ! Quand on voit la souffrance partout. Le seul sens trouvé par Nietzsche ou Arendt, c’est la création…. laisser quelque chose derrière soi…

Mais pour finir, et répondre à votre question, on ne sait pas si Nietzsche ou d’autres penseurs, et d’autres artistes même, vont créer une nouvelle voie pour la recherche en général, étant entendu qu’il y a quand même une condition humaine qui jusqu’ici ne bouge pas. Même si on vous change de cœur ou on fait de vous un anthropoïde, il y a une loi humaine, le dasein comme disait Heidegger, à savoir que tout est mortel. C’est pas simplement l’homme, mais tout dans l’univers. C’est le principe de la dégradation de l’énergie. Tout va finir à la casse. Une bouteille se vide, une pile électrique aussi. Même l’ univers disparaîtra ! Et quand bien même continuerait-il à tourner, il n’y aurait de toute façon à terme, plus personne pour le voir tourner. Et donc tout cela aura servira à quoi ? A rien ! Avec Nietzsche par contre, on efface tout et on recommence. Mais qui va recommencer si on a tout effacé ?

Jean-François Mattéi, membre de l’institut universitaire de France, est professeur émérite de philosophie à l’université de Nice-Sophia Antipolis et à l’Institut d’études d’Aix-en-Provence. Parmi une longue bibliographie d’œuvres philosophiques, il est notamment l’auteur de Le regard vide, Essai sur l’épuisement de la culture européenne (Flammarion, 2008, Prix Montyon, Prix annuel de philosophie décerné par l’Académie française, 2008), L’énigme de la pensée (Les Paradigmes, 2006), De l’indignation (La table ronde, 2005), et de La Barbarie intérieure, Essai sur l’immonde moderne (Quadrige, 2004).

[1] Cf. Jean-François Mattéi, Le regard vide, Essai sur l’épuisement de la culture européenne, Paris, Flammarion, 2008, Chapitre premier, Le regard sur le mythe, pp.37-82.

[2] La crise du sens, Nantes, Editions Cécile Defaut, 2006.

[3] Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

[4] Gallimard, 1948.

[5] La condition post-moderne, Paris, Editions de Minuit, 1979.

[6] Op. cit., p. 291.

[7] « Quelle identité pour l’Europe » in Le Figaro, 30 juin 2008.

[8] Chapitre V, L’aveuglement du regard, p. 235 sq.

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