Chemins de Sagesse et de Traverse

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Le blog de Marc Alpozzo


Milan Kundera : la hache de l’Histoire

Publié par Marc Alpozzo sur 4 Février 2015, 22:33pm

Catégories : #Littérature, #Philosophie

Milan Kundera : la hache de l’Histoire
« La lutte de l’homme contre le pouvoir est la lutte de l’homme contre l’oubli », Milan Kundera.

Il s’agit d’organiser l’oubli. Organiser l’oubli sur le théâtre de l’Histoire. Théâtre de l’histoire sur lequel se réalise, selon Hegel, l’Esprit universel[1].Une histoire qui sévit avec une grande hache. Et au centre de l’Histoire : l’homme. L’homme écrasé par l’Histoire. Voilà tout le principe des romans de Milan Kundera.

Doit-on croire Hegel lorsqu’il prétend que l’Histoire n’est pas contingente ? L’histoire aurait-elle un objet ? Serait-elle le théâtre des opérations de l’Esprit universel qui agite les hommes en vue d’une fin dont ils n’ont pas encore conscience ? En peu de mots : l’histoire aurait-elle donc un sens ?

La mémoire

L’histoire ne se fait pas sans un minimum d’oubli organisé. Paradoxe de l’histoire. C’est un art plus qu’une science. Avec l’histoire, on élève le mensonge au niveau de la vérité. Et on organise également l’oubli au milieu même de la mémoire. A propos de son roman, Le livre du rire et de l’oubli[2] Milan Kundera écrit : « C’est un roman sur le rire et sur l’oubli et sur Prague, sur Prague et sur les anges. » Récit romanesque qui mêle les tonalités historiques et fictionnelles. Comme si Kundera voulait dénoncer l’illusion de toute mémoire dans l’histoire du communisme, l’histoire de Prague. Son incipit est significatif : c’est la mise en scène de la disparition d’un grand acteur du communisme, Clementis. En février 1948, il pose au balcon d’un palais baroque de Prague aux côtés de Klement Gottwald. Il fait très froid. Il neige même. Plein de sollicitude, Clementis pose sur la tête de Gottwald, nu tête, sa toque de fourrure. Puis il y a la photo de famille, reproduite à des milliers d’exemplaires. Quatre années plus tard, Clementis accusé de trahison est pendu. La section de propagande le fait disparaître de la photo. Il ne reste plus que sa toque de fourrure sur la tête de Gottwald, seul à présent sur le balcon. L’entreprise d’amnésie fonctionne parfaitement. Clementis est effacé de la mémoire historique. Bref. L’Histoire est oubli perpétuel. La photo historique devait être présentée comme un support de la mémoire ; elle sera montrée comme une dynamique effrayante de l’oubli. Dynamique de l’oubli et du mensonge.

Seulement, voilà : pour lutter contre l’oubli, nous avons l’écrivain. Celui qui écrit conserve la mémoire universelle. Celle de l’Esprit se réalisant sur le théâtre de l’Histoire. Se réalisant jusqu’à sa fin dernière. Celle de la fin annoncée de l’histoire par Hegel. Et de fait « quand un jour (et cela sera bientôt) tout homme s’éveillera écrivain, le temps sera venu de la surdité et de l’incompréhension universelles »[3]. L’écrivain dénonce les supercheries de l’Histoire. On pense à Kafka, prophète d’une ville sans mémoire. On pense aux décennies communistes à Prague, ville où se sont articulés totalitarisme et amnésie. Ils vont bien sûr de pair.

La raison se couronne elle-même dans la philosophie de l’histoire de Hegel. Lorsque l’histoire se termine, l’emblématique système hégélien parachève la signification de l’histoire universelle de l’humanité permettant ainsi de penser les pensées de Dieu avant la création. L’humanité se met alors à réfléchir sur elle-même. Tout comme le roman pour Kundera[4]. Quelle identité pour le roman ? Quelle identité pour l’humanité ? Peut-on répondre par les trois grands thèmes qui ouvrent Le livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera et se clôture par L’ignorance[5] : la mémoire, l’exil, l’oubli.

Milan Kundera est de ces écrivains qui connurent l’exil forcé. Dans la cinquième partie, le chapitre intitulé « Les poètes »[6], il aborde comme s’est effectué l’exil. L’exil équivaut à la perte. C’est la disqualification sociale et identitaire. Le départ vers un lieu : l’Ouest ! Mais ne nous y trompons pas : ce lieu est un non-lieu. L’exilé est privé de son statut, limité par la langue et incapable d’exprimer son histoire personnelle. L’oubli dans l’expérience de la perte est perte d’un passé devenu subitement trop lourd. D’où l’effacement de la mémoire incapable de ne retenir autre chose à présent que les dates des vacances de la vie.

L’exil

L’exil est une violence, car au-delà de la fuite du pays natal, c’est l’interdit de faire la cérémonie des adieux dont parlera encore L’ignorance. Il y a la honte. Le dénuement. La clandestinité. Laisser derrière soi les « archives de la vie privée », dit Milan Kundera. C’est la quête désespérée de Mirek pour récupérer ses lettres d’amour de sa jeunesse[7]. C’est la conjugalité rompue par la mort du mari de Tamina. L’impossible probabilité du retour. La mort du mari signifie que l’exil devient une véritable maladie. Une névrose. Dans l’exil se trouve d’ailleurs ce paradoxe : l’obsession de la mémoire et la facilité de l’oubli. Alors pour Kundera, le langage l’emporte sur l’image. On peut le comprendre. L’image est mensongère à merci. Kundera dénonce le défaut ontologique de l’image par rapport au langage.

« Le temps du roman de Kafka est le temps d’une humanité qui a perdu la continuité avec l’humanité, d’une humanité qui ne sait plus rien et ne se rappelle plus rien et habite dans des villes qui n’ont pas de nom et dont les rues sont des rues sans nom ou portent un autre nom qu’hier, car le nom est une continuité avec le passé et les gens qui n’ont pas de passé sont des gens sans nom. »[8]

Tamina dans la sixième partie du roman de Kundera tente de reconstituer le visage de son mari défunt. Exercice purement spirituel. Mais exercice vain. L’épaisseur identitaire des noms et petits noms, des surnoms. Epaisseur existentielle saisit par le langage dans cet amour perdu. Perte de soi dans cette recherche de l’autre. La mémoire s’efface sans l’adjuvant du langage. Faudrait-il en rire ?

C’est la fonction de la sixième partie du roman : inverser le titre. A présent : Le livre de l’oubli et du rire.

La reprise de l’incipit, sous l’ombre de Kafka, expose la question essentielle : si la mémoire est raturée, amnésiée, comment vivre le présentisme[9] ? Cette négation du temps, fixant les consciences dans un éternel présent. Kafka : le symbole. Symbole de ces lieux de l’oubli ; Kafka comme méditation sur l’Histoire en tant qu’espace de l’oubli. L’oubli : par l’interdiction de certains livres, de certains écrivains (Kafka/Kundera…)

L’oubli

C’est le silence des artistes. Fin de l’art[10]. Fin de toute expression artistique et esthétique de valeur. C’est le silence des « vrais » artistes. C’est le silence des « vrais » écrivains. C’est le silence des « vrais » philosophes. C’est le triomphe du silence. Triomphe de l’« infantocratie » que Kundera dénonce en empruntant le terme à Musil. C’est le triomphe du pouvoir des enfants. Triomphe des anges.

« Concevoir le diable comme un partisan du Mal et l’ange comme un combattant du Bien, c’est accepter la démagogie des anges. Les choses sont évidemment plus compliquées.

Les anges sont partisans non pas du Bien mais de la création divine. Le diable est au contraire celui qui refuse au monde divin un sens rationnel[11]. »

L’Histoire devient l’histoire d’un grand silence. Histoire des artistes et des philosophes bâillonnés. C’est l’histoire des enfants comme variante de l’innocence. L’innocence que l’on peut assimiler à l’idiotie simpliste d’un monde fait pour les enfants.

L’ange annonciateur Gabriel devient ainsi ange exterminateur. Pour Kundera, c’est le triomphe de l’infantocratie qui s’entend dans le rire même des enfants. « Rire insolite, parce qu’il ne se passait rien de drôle, mais en même temps c’était un rire plaisant et contagieux : il l’invitait à oublier son angoisse[12]. » C’est le rire des anges. L’enfant idéal d’un avenir radieux, celui du communisme. Idéologie de la masse. Mythe de la démocratie. L’enfantocratie. L’avenir de la nation. L’avenir de la non-individuation. Car sans autonomie comment pourraient-ils avoir une identité[13] ? Peut-on encore faire cette expérience phénoménologique de la sortie de soi ? Lorsque Tamina fait l’amour avec Hugo, mais c’est le dégoût. La nausée d’une scène sexuelle tragico-grotesque. C’est la tentative vaine de Tamina de faire du corps un espace de la mémoire. Ne nous reste-t-il alors que l’oubli ? L’imagologie selon le terme de Kundera dans L’immortalité[14] oppose au kitch totalitaire un kitch occidental tout en douceur certes, mais tout aussi terrible. Dans son expérience de l’exil, Milan Kundera dispose du recul nécessaire pour voir ce qui est inaccessible à l’occidental : un monde dominé par son narcissisme et sa frivolité.

Devant l’hystérie graphologique occidentale, que reste-t-il contre l’oubli et pour assurer son immortalité ? Devant cet attrait pour l’exhibitionnisme occidental, il ne reste plus qu’à réfléchir au roman selon Milan Kundera. Mais que reste-t-il du roman face à la crise du langage ? Et puis pourquoi écrire ? Est-ce une crise existentielle cachée derrière la folie de l’écriture et de l’exhibition ? Une vengeance contre l’Histoire ? Ou est-ce le vide existentiel de l’homme occidental n’inspirant plus que sarcasme et rire ? est-ce l’irréversible vide ontologique du dernier homme ? Ou l’irréversible exhibitionnisme de la fin de l’histoire ?

« Tout le monde était ravi de cette trouvaille et un homme extraordinairement ventru développa l’idée que la civilisation occidentale allait périr et que l’humanité serait enfin libérée du fardeau asservissant de la tradition judéo-chrétienne. C’étaient des phrases que Jan avait déjà dix fois, vingt fois, trente fois, cent fois, cinq cents fois, mille fois entendues, et ces quelques mètres de plage se changèrent bientôt en amphi. L’homme parlait, les autres écoutaient avec intérêt et leurs sexes dénudés regardaient bêtement et tristement vers le sable[15]. »

[1] Hegel, La raison dans l’histoire, 10/18.

[2] Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, Gallimard, 1985.

[3] Milan Kundera, op. cit;, p.178.

[4] Milan Kundera, L’art du roman, Gallimard, 1986.

[5] Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, 2003.

[6] Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, pp. 209-212.

[7] Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, Gallimard, 1985.

[8] Milan Kundera, Op. cit., p.256.

[9] Formule de François Hartog.

[10] Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur, Métamorphoses du capitalisme, La république des idées, Seuil, 2002.

[11] Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, Gallimard, 1985.

[12] Milan Kundera, Op. cit., p.271.

[13] Milan Kundera, L’identité, Gallimard, 1998.

[14] Milan Kundera, L’immortalité, Gallimard, 1988.

[15] Milan Kundera, Op. cit., p.366.

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