Chemins de Sagesse et de Traverse

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Le blog de Marc Alpozzo


Epicure et la philosophie du plaisir

Publié par Marc Alpozzo sur 15 Mai 2013, 20:45pm

Catégories : #Philosophie, #Athéisme

Epicure et la philosophie du plaisir

Pourquoi faut-il relire Epicure aujourd’hui ? Certes, sa philosophie est l’une des plus célèbres. Qui n’a pas comme références, lorsqu’on évoque l’épicurisme, les « pourceaux d’Epicure », une tête systématiquement tourné vers le sol, le groin fouillant inextricablement la terre, un animal voué biologiquement à la débauche. Par analogie, l’« épicurien » est pour le plus grand nombre, celui qui « ne songe qu’au plaisir », un hédoniste, jouisseur vide, désespérément vide.

L’épicurisme, caricaturé à outrance par un grand nombre de courants philosophiques relayés aussitôt par la pensée populaire, parait contraire à la moindre attitude philosophique. Car cette forme singulière de penser la vie, semble à mille lieux de toute qualité métaphysique, et de toute morale.
Alors pourquoi une telle caricature ? Sûrement parce qu’il n’est pas politiquement correct de traiter du plaisir, même de nos jours, et pour cause, « tout plaisir vient du ventre » comme aimait le dire un disciple d’Epicure. Qui plus est, selon une lointaine tradition, le ventre est une des parties du corps les plus ignobles. Depuis Platon, la clarté philosophique a toujours été dans l’esprit, et les ténèbres des viscères demeurèrent pour beaucoup, à l’instar du corps, une honte, un tombeau, une prison. Plotin lui-même, disait Porphyre, « avait honte d’avoir un corps ».

Né vers 341 avant Jésus-Christ, Epicure fonda en 306 à Athènes sa propre école au fronton de laquelle était inscrit : « Hôte, ici tu seras heureux : le souverain bien y est le plaisir ». Une mention de bienvenue qui ne lui fit certes pas très bonne publicité, même si cette école ne se vit jamais reprochée d’être un lieu de débauche. Bien au contraire, elle fut le lieu de la « volupté épicurienne » c’est-à-dire une école de plaisir par la tempérance et l’ascétisme. Ce qui n’est pas étonnant, car toute la doctrine épicurienne repose sur une idée phare : il faut se libérer des contraintes pénibles, en montrant que vigueur et détente sont compatibles avec la notion de plaisir. Il existe une vraie noblesse du plaisir avec l’épicurisme, dont la pensée est tout même très loin des « pourceaux d’Epicure » à laquelle, beaucoup trop de commentateurs l’ont systématiquement ramenée. Contrairement à l’animal qui, guidé par ses instincts, est asservi par la nature, l’homme peut user de sa réflexion, sa raison guide ses actes. Mais prenons garde de ne pas vouer un véritable culte à cette intelligence ; car celle-ci doit être avant tout mise au service du bien vivre.
Voilà pourquoi la philosophie d’Epicure est d’abord programmatique : son projet est de supprimer la douleur, et de nous combler de joie ; et son but n’est rien d’autre que de chercher le bien-être : en d’autres termes, la paix de l’âme. Comment ? Sa très célèbre Lettre à Ménécée nous y répond : en nous proposant un véritable enseignement sur le bonheur ; l’exposition d’une méthode pour une vie heureuse. C’est d’ailleurs l’un des rares textes en philosophie qui propose une méthodologie pour accéder au bonheur, et bien que notre époque nous dise, ou semble nous dire, selon les mots mêmes de Michel Houellebecq : « N’ayez pas peur du bonheur ; il n’existe pas », Epicure, lui, prétend nous apprendre tout le contraire. Le bonheur existe bien selon ce penseur grec, et il s’agit pour nous de le poursuivre jusqu’à le posséder définitivement.

D’ailleurs, à la vie douloureuse, saturée d’angoisses et de souffrances, telle que la vie parait être pour une civilisation comme la notre, grande consommatrice de Prozac et autres tranquillisants, il existe un quadruple remède : « Les dieux ne sont pas à craindre, La mort n’est pas à craindre, On peut atteindre le bonheur, On peut supprimer la douleur. »
Premier objectif : nous débarrasser des superstitions en assignant les vrais causes. Il montre que beaucoup de croyances reposent sur une conception fausse des dieux et de l’univers. Il s'interroge sur la possibilité probable que les dieux puissent décider de notre destin à notre insu, ce qui réduirait le divin à une menaçante angoisse devant laquelle l'individu ne pourrait que s'incliner, apeuré, sûr de n'être pas le maître de sa destinée, prêt à se soumettre sans révolte à tout pouvoir qui s'autorise de la religion.
Pour Epicure, il s’agit au contraire de démystifier les croyances et les superstitions pour nous permettre de nous réapproprier notre liberté. Par exemple, si l’on voit dans le tonnerre un mouvement de particules, on ne pourra plus s'angoisser à l'idée que c'est un dieu vengeur décidant avec caprice de notre destin. Purifier l'univers en séparant le divin du physique, voilà bien la seule manière d’offrir à l’humanité le tableau d'un univers limpide où les dieux ne parlent plus, - ce que d’ailleurs réalisera de nouveau la science galiléenne bien des siècles après. Tout ce qui se passe dans le monde découle d’une nécessité mécanique. Par conséquent, selon Epicure, aussi terrible que pourrait être une catastrophe naturelle, il ne faudrait surtout pas y chercher la moindre agressivité à notre encontre. Les dieux ne se préoccupent pas de nous, ils sont totalement étrangers à ce monde, ils n’y interviennent jamais.
Deuxième objectif, découlant directement du premier : aider les hommes à trouver le bonheur, c’est avant tout leur assurer la paix de l’âme plus connue sous le concept épicurien d’Ataraxie, dont le point central est le refus de s’asservir à quoi que ce soit. Donc pour conquérir le bonheur, il va nous falloir nous faire une idée juste de la nature au sein de laquelle nous vivons, et de ses lois qui la régissent.

Mais échapper à l’asservissement, ça veut également dire pour Epicure, ne pas devenir dépendant d’un plaisir, car ce serait devenir vulnérable au-dehors, exposer son bonheur et sa paix intérieure à une privation. D’où cette volonté de mettre un obstacle à des craintes essentielles qui nous empêchent d’être heureux.
La mort de nos jours est bannie de nos sociétés contemporaines. On enterre nos morts loin des villes. La mort effraie. Dans une société consumériste, individualiste comme la notre, la mort fait fuir les esprits, car beaucoup trop focalisés sur leur propre existence, ils sont incapables de calmer leur angoisse de la mort en pensant la pérennité du groupe au-delà de leur propre disparition, puisque le groupe n’a aucun sens pour des ego hypertrophiés. Du temps d’Epicure, la mort faisait déjà peur. Elle n’est pourtant pas à craindre nous apprend-il. Redouter la mort équivaut à demeurer dans une inquiétude vaine : « la mort n’est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l’éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l’amputant du désir d’immortalité », écrit-il. Tant que nous sommes vivants, la mort ne nous concerne pas ; au moment de notre mort, nous ne serons plus là pour y penser, en conséquence elle ne nous concernera pas non plus : la mort n’est rien, elle n’est pas à craindre. CQFD.

De ce fait, pour Epicure, le sage est le plus heureux des hommes, car il ne craint rien : ni la fin du monde, ni la mort, ni les dieux. Cette ataraxie du sage qui s’accompagne de joie et de plaisir, est là encore un très bon enseignement pour nous modernes : car nous apprend Epicure, le plaisir doit être stable, et non en mouvement perpétuel. Aujourd’hui, le plaisir est un mouvement sans fin, fatiguant, éreintant, angoissant, et tout cela est dû à une hypertrophie des désirs, suscitée par les publicités, les sollicitations incessantes à une surconsommation de produits inutiles, sollicitations extérieures et permanentes à chercher des plaisirs qui ne sont ni naturels ni nécessaires. Qu’est-ce que la norme marchande nous dicte de façon explicite : « jouissez sans entraves ! » Qu’est-ce qu’Epicure pourrait répondre à une telle injonction ? Que le goût des richesses, le goût de la gloire, l’excitation des besoins relèvent de désirs non nécessaires, au sens de non naturels, et qu’il serait vain de les poursuivre, car nous céderions alors la conduite de notre destinée à des forces extérieures aux nôtres. Qui nous accorde la gloire ? Les autres ! Qui nous la ôte ? Les autres encore ? La richesse ne se réduit-elle pas finalement à un simple accident ? Puis-je être assuré d’être riche durant toute ma vie ? Bien sûr que non ! Voilà pourquoi le sage d’Epicure se doit de ne jamais poursuivre ce type de désirs s’il souhaite conserver sa paix et son bonheur. Le désir n’est pas stable. Il est métabolique. Ouvrant un champ indéfini à l’imagination et au rêve, lorsque le désir vise à satisfaire un illusoire besoin de possession, il obéit à une logique d’appropriation et de consommation qui n’est plus celle du désir authentique, c’est-à-dire le désir naturel selon Epicure. Le désir consumériste aujourd’hui, ressemble plus à un désir d’appropriation des objets, voire de leur destruction, et dans un autre cas, tend à n’être que désir du désir de l’autre, comme s’il s’agissait de s’approprier ce dernier, en détenant des objets qu’il désir sans jamais pouvoir les obtenir. Inutile donc de souligner combien dans cette culture, la haine de soi ressort de façon quasi-transparente, haine suscitée par une norme intraitable nous obligeant en permanence à nous livrer à un perpétuel examen douloureux de nos imperfections, du vide de nos vies, jamais assez remplies, toujours vaines, saturées par le manque que le désir suscite en nous, obligeant notre regard à constamment se tourner vers des choses que nous ne posséderions pas encore, voire que nous ne pourrions jamais posséder.

« Ainsi tout plaisir, par nature, a le bien pour intime parent, sans pour autant devoir être cueilli. Symétriquement, toute espèce de douleur est un mal, sans que toutes les douleurs soient à fuir obligatoirement », selon Epicure. Il ne s’agit donc ni de poursuivre tous nos désirs, au risque de perdre notre liberté en s’asservissant au hasard des caprices de ces derniers, ni de craindre la souffrance. Il s’agit de ne pas la craindre aveuglement. Il s’agit pour nous dès à présent d’apprendre à maîtriser nos désirs et nos plaisirs, en restant maîtres de nos choix, en optant pour les plaisirs les plus simples, car plus compliqués sont-ils, plus ils nous apportent maux et souffrances. L’épicurisme contrairement à l’idée qu’on s’en fait, nous recommande une vie acétique sans privation, ascèse à la fois intelligente, subtile et quelque peu civilisée, dont le seul but pour nous, est la pleine sérénité. Il s’agit donc de relire Epicure d’urgence, et de recourir, comme de militer pour une philosophie du plaisir « vrai ».


(Chronique parue dans Les carnets de la philosophie, n°1, sept-oct-nov. 2007.)

Bibliographie indicative :
Epicure, Lettres, maximes et sentences, Livre de poche
Geneviève Rodis-Lewis, Epicure et son école, Folio Essai
Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ? Folio Essai

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